vendredi 30 mars 2012

Rosa de foc

Avant tout je dois avouer que j'ai toujours eu de mal avec les histoires du Rageux sur la permanence dans l'histoire des peuples, les réflexes et structures héritées, la foi en une psyché collective qui traverserait les siècles. Il m'est déjà difficile de lire une quelconque cohérence dans la personnalité des individus, un schéma directeur qui expliquerait le déroulement de leur vie, alors imaginez pour la personnalité de sociétés entières.

Et pourtant...

Hier, pour la grève générale, Madrid c'était le pays des bisounours et Barcelone a brûlé. Encore une fois.

Barcelone, c'est el seny i la rauxa (le bon sens et la rage). La ville espagnole qui regarde le plus vers l'Europe, vers le Nord, qui se veut apaisée, policée et industrieuse, brûle régulièrement.

Les premières révoltes ouvrières ? Barcelone, 1840. La capitale catalane finit bombardée par le général progressiste Espartero, l'ancien héros du peuple, qui ouvre la mode de tirer sur la plaine depuis Montjuïch. Puis c'est la Semana Tràgica, en 1909. Dans le port, les jeunes refusent d'être enrôlés dans l'armée et d'embarquer pour le Maroc pour aller défendre les mines de Tétouan de M. Perellada ou de M. Puig. S'ensuit un mois de barricades, les couvents brûlent, les nonnes sont violées, les cimetières profanés, sur les Ramblas on danse avec les cadavres des anciennes mères supérieures. Même chanson pendant la guerre civile. Dès 1936, alors que Madrid, à quelques kilomètres du front, résiste unie aux bombardements fascistes, souffrant du froid et de la faim, à Barcelone, le peuple s'installe dans les grosses villas des beaux quartiers pour y faire la fête et des partouzes. Le temps des cerises. Quelques mois plus tard, anarchistes, staliniens et trotskistes dressent des barricades et se tirent dessus sur les Ramblas, mettant un point final au temps des cerises et aux possibilités de la République de survivre.  

Voilà pour l'historique. Force est de constater que les choses n'ont pas beaucoup changé. On voyait bien ce clivage l'année dernière pendant le printemps des indignés. En gros, le campement de Madrid, bien plus modéré, avait beaucoup de mal à établir des positions communes avec le campement de Barcelone, où on sentait bien davantage des forces sous-yacentes qui avançaient masquées. Une sorte de Cluedo grandeur nature, où les AG et les commissions, bien qu'apolitiques en surface, étaient autant de parcelles de pouvoir où placer des pions pour tirer la couverture vers ses intérêts.

Et on arrive à la journée d'hier. Deux grosses villes qui se ressemblent énormément. Une participation similaire. D'après les organisateurs, 800 000 manifestants dans chacune. D'après el País, 275 000 à Barcelone, 180 000 à Madrid. D'après la Police, trois touristes et un chien égarés sur le Passeig de Gracia. Dans les deux villes, deux marches, l'une officielle, convoquée par les gros syndicats, l'autre alternative, convoquée par un mélange de syndicats anarchisants et d'indignés.  À Madrid, la marche alternative est arrivée à Sol, l'a rempli jusqu'au petit matin, a fait gentiment la fête, a lu un manifeste et fait un semblant d'AG. Dix mille personnes entrain de voter et de s'autocongratuler. À Barcelone, la marche Alternative est arrivée à Catalunya et a semé le chaos dans les environs. Barricades en feu, jets de projectiles et fracassages de voitures de police un peu partout. Rajoutez à cela qu'a quelques centaines de mètres il y avait un demi million de personnes (dont moi) qui tentait de rentrer chez eux, à pied puisqu'il n'y avait pas de métro. Des familles avec leur poussette qui se retrouvent à courir à mes côtés puisque tout le monde court un peu partout, qu'on est grégaires, et que même si on les voit pas (et on va pas se retourner pour les voir) on entend les flashballs très près. Fascination du chaos. Même si on a peur, on ne peut pas s'empêcher de trainer un peu dans les zones chaudes lorsqu'on les traverse (au lieu de les contourner). Arrivés enfin aux ruelles du Raval, on a tort de se croire à l'abri. Juste quand un babos déclare que les flics ne rentreront jamais dans la vieille ville, une charge commence au bout de la rue. Nouvelle débandade avec le sentiment de rat pris au piège. Adrénaline. On rentre enfin à la maison, achetant au passage des bière chez le seul paki ouvert, histoire de digérer les émotions. C'est plus de mon âge de rester dehors, mais malgré le côté puéril et anti-productif, je ne peux que comprendre ces jeunes qui vont jouer à se faire peur pendant quelques heures encore. 

mercredi 28 mars 2012

J’ai passé une semaine chez les nazis




Vu les tartines indigestes de mes confrères, et néanmoins amis, précédant cette intervention, nous sommes toujours sevrés de nouveaux lecteurs...
Évidemment, il m'incombe d'affronter la lourde tâche d'éveiller un semblant d'intérêt pour ce blog imbécile. 

Par conséquent, tous ceux s’égarant ici ne pouvant m'ignorer, je vais à nouveau parler de moi (à la demande générale de la foule -de 4 tribuns- en délire tellement avides de mon œuvre, pendus à mon souffle, assoiffés de mes moindres actes et prostrés devant tant de disposition au génie). 

Comme vous le savez, donc, je rentre tout juste d’une semaine passée dans une contrée longtemps objet de mes fantasmes adolescents, un pays responsable durant cette période de ma vie de la très grande majorité de mes obsessions (le reste étant évidemment dévolu à la pornographie), un Graal fluorescent, une chimère kawaii, un monde délirant de contraste, une île de clichés, la patrie des otaku, des cosplay, des kei car, des geishas, et des écolières en jupes, un lieu called le Japon !

Comme beaucoup des crétins de mon âge ayant passé leur adolescence dans les années 90, je me suis pris en pleine face le tsunami nippon de cette époque, submergé d’abord par les premières consoles de jeux vidéos (<3) et les dessins animés importés dans nos contrées sans imagination (et sans pétrole).
Un monde fabuleux s’offrait à moi, et la lecture de mes premiers magasines consacrés aux jeux vidéos, la prise de possession de ma première game boy, résonnent en moi tout autant que mes premiers ébats amoureux (dont nous reparlerons si vous voulez, mais ne doutez pas une seconde de ma superbe).
Instantanément je suis devenu boulimique de tout ce qui ressemblait de près ou de loin à cet univers, y consacrant ma vie entière, traquant les boutiques parisiennes spécialisées de St Lazare à la recherche des derniers jeux ou mangas improbables importés dans l’heure du bout du monde.

Tout ça n’est évidemment pas sans conséquence sur la santé mentale d’un adolescent et il va de soi que grandir en passant ses nuits devant Urotsukidoji, Shin Angel ou Hokuto no Ken à certainement bien plus impacté ma personnalité que tous les cours d’histoire géographie de ma vie…

Bref, j’étais, au siècle dernier, passionné de tous ce que le pays du soleil levant pouvait nous balancer à la tronche, et bien qu’ayant depuis coupé le cordon avec mes passions adolescentes, j’ai toujours eu en projet de fouler cette terre inconnue, objet de tant de passion.

C’est aujourd'hui chose faite et je m’en vais de ce pas vous abreuver du récit passionnant de mes aventures en terre bridée (light…) ! 
Enfin, la prochaine fois parce que là j’ai du taffe et que bon, il est temps que quelqu’un ici sache tenir en haleine un lectorat improbable sinon en récitant du rêve, a minima en en promettant…

@+ donc

mardi 27 mars 2012

Les Verts ... de rage

Voilà un billet dont j'ai eu l'idée il y a de ça 8 jours. Et puis ce fut la tuerie toulousaine et les esprits se focalisèrent sur cela et rien d'autre. Je n'y reviens pas, d'autres l'ont brillamment fait ici même.

Maintenant que le méchant est mort, que le gros de l'orage est passé, qu'on attend encore les conséquences qui ne manqueront pas de retomber, la campagne, l'air presque de rien, a repris ses droits.
Il m'est donc revenu à l'esprit le propos que je voulais tenir.

Souvenez vous, il y a 8 jours, le 18 mars, une foule dense, immense et joyeuse arpentait les rues de l'Est parisien à l'appel du Front de Gauche et de son candidat Mélenchon afin de proclamer la nécessité d'une VIe République. 120 000 personnes selon les organisateurs. Du jamais vu depuis longtemps en période électorale.
Le souffle souverain de cet évènement n'aurait pas été coupé net par le sordide fait divers (mais révélateur?) que nous avons en mémoire, nous en aurions glosé longtemps. Nous n'aurions peut être pas fait cas des petites aigreurs et mesquineries qui s'exprimèrent alors en réaction à l'évènement.
Au premier rang parmi celle-ci, celles que fit jaillir la porte-parole d'Europe-Ecologie-Les Verts, Cécile Duflot, sur les ondes d'Europe 1, le matin même de la manifestation, qui a peut être trouvé là plus intéressant à faire plutôt que de soutenir sa candidate attaquée de toutes parts y compris et surtout depuis son propre parti.

Alors évidemment je ne vais retenir, victime des médias sélectifs que je suis, que la petite phrase, celle précisément fabriquée pour être diffusée, répétée et ressassée à l'envi quitte à faire fi du reste du propos, lequel a tenu à dénier la légitimité du Front de Gauche de chasser sur les terres écologistes...nous avons le monopole du développement durable M. Mélenchon.

Cette phrase qui me fit réagir, la voici telle que je l'ai partiellement retrouvée sur le web:

"Jean-Luc Mélenchon fait une chose assez intéressante, il fait de la politique avec un rétroviseur (...) la Bastille, la Commune, il y a un petit côté nostalgique sympa, les moments où il y a avait des grands tribuns et puis d'ailleurs il n'y avait pas de femmes, c'était plus pratique." (...)"Si vous pensez à votre première histoire d'amour, en 3e sur la plage... Il y a quelque chose comme ça chez Jean-Luc Mélenchon".
Ami lecteur/lectrice, tu commences à me connaître et tu vois peut être déjà où je veux en venir. Oui, certes. Ma conclusion finale risque fort de ressembler à quelque chose comme : Cécile Duflot est une crétine finie. C'est cela même.
Mais amoureux du verbe et de la dialectique que je suis, je ne me refuserai pas le plaisir de parvenir à ce point fatal au moyen d'une franche et implacable démonstration qui, je n'en doute, épatera la galerie, gagnera les cœurs, les esprits et retentira de la force morale du souverain anonyme face à la bêtise consommée des hommes et des femmes politiques.

Passons rapidement sur la pique féministe qui exploite une imagerie de beauf machiste qu'on peut accoler à Mélenchon. Les femmes qui l'entourent au Front de Gauche ou au PCF (qui fut si je ne m'abuse, le premier parti à se doter d'un secrétaire général féminin) apprécieront mais à la rigueur...passons. Là n'est pas l'essentiel. On pourrait lui reprocher de ne pas être arabe ou pédé ou franc-mac...ah si, pardon ça il l'est.

Mélenchon ferait de la politique dans le rétroviseur donc. La mythologie de la Révolution française, l'Histoire, les symboles révolutionnaires, la Bastille, la Commune, tout ça, c'est vieux, c'est du passé, révolu. S'y référer relève d'un archaïsme grossier, d'une nostalgie contestable (car mythique) et sulfureuse, d'un état d'esprit adolescent naïf et utopique qui demanderait à mûrir et à devenir raisonnable, bref, en somme, d'une conception antique de la politique qui nous renverrait à des temps obscurs heureusement finis à jamais. Evoquer la Révolution française ou la geste historique de la gauche reviendrait à se satisfaire d'une galoche maladroite sur fond de Jeux Interdits (tout aussi maladroits) à la Baule-les-pins.

Du coup par opposition, elle, et son mouvement sont les représentants de la Modernité, celle qui ne fait plus cas du passé, de ses leçons et des ses pesanteurs et qui se tourne résolument vers l'avenir. La Gauche moderne quoi. Y'a un mec qui a parlé comme ça un jour, il s'appelait Tony Blair.

Le propos de Duflot n'est pas seulement stupide, il est en plus parfaitement révélateur, outre de l'aigreur de se trouver dans une impasse politique totale après s'être lié pieds et poings au Parti Socialiste, d'une fracture de plus en plus nette du paysage politique français et européen. Et en cela, je pense compléter, d'une certaine façon, les réflexions de notre ami Ataru.

Car enfin, ne sont-ils pas la version tiède de l'idéologie libérale qui ne se vit que dans un présent perpétuel, dans la continuité d'une évolution linéaire vers le mieux et le progrès, au pays merveilleux où l'histoire a pris fin ? Si, parfaitement. Cela traduit du reste ce qu'est devenu ce parti Vert dont Mme Duflot, parfaite inconnue jusqu'alors, a hérité de la direction. Une succursale libertarisante et écolo du Parti Socialiste, un parti structuré par et pour une bourgeoisie et une petite-bourgeoisie libérale mondialisée, ou européanisée, insouciante, gavée de culture soporifique, aveuglée par la croyance niaise en la justesse de ses points de vue "progressistes"et soucieux de l'environnement, coupée des bases populaires de la gauche et des références historiques qui, précisément, fondent les liens étroits autorisant l'union des classes moyennes et des classes populaires. Ces gens là n'ont que faire de l'Histoire puisqu'ils n'ont pas d'attache à entretenir, pas de luttes à mener, leur éthique de vie n'en a pas besoin, soit qu'elle soit individualiste, soit que le pouvoir dont ils occupent les zones frontalières leur convient au fond très bien tel qu'il est. Voilà ce que m'évoque Duflot lorsqu'elle s'exprime ainsi. Comme quoi, d'un filet de fiel pathétique il est possible de tirer de larges conclusions.

Le propos de Duflot est au fond révélateur de la perdition dans laquelle se situe cette gauche-là et dans laquelle les Verts ont fait le choix d'entrer alors que d'autres solutions leur étaient sans doute possibles. Elles avaient cependant sans doute l'inconvénient d'offrir moins de postes, de municipalités et de sièges d'élus en tout genre. Le résultat est à l'image du ridicule score de leur candidate à qui on aurait souhaité un autre destin que le ridicule qui l'attend. Il faut admirer le pathétique de la situation. De ces Verts oublieux ( et qui certes pour des raisons historiques ne furent pas les spécialistes de la référence marxisto-républicaine ), de ce parti socialiste si nul, tellement nul, plat, attendu et convenu, qu'il ne parvient pas à créer de l'enthousiasme et de l'adhésion franche autour de son candidat, drapé dans un pantomime forcé d'homme d'Etat responsable, autrement que par la peur du péril brun et par détestation du sarkozysme honni, tellement il a perdu les réflexes et les références historiques du courant dont pourtant il usurpe l'identité.

Et du reste qu'est-il de plus éloigné que la Commune de ces incultes pontifiants sur une pensée vaine et satisfaite ? De ces aigres calculateurs qui sauront toujours quand il le faudra jouer sur la peur de la plèbe et la mesquinerie du populaire comme ils l'ont fait par le passé, quand il a fallu excuser un vote négatif à un référendum ou condamner des violences urbaines intolérables ? Âmes de veules Versaillais qu'ils sont (à cet instant votre chroniqueur se fait lyrique), ils laisseront les réactionnaires écraser le peuple en soufflant à peine une vague indignation pour mieux prendre leur place quand il ne restera plus rien qu'un champ de ruines des utopies. Ne pas se reconnaître de filiation c'est sans doute pire que d'user de quelque schéma par trop facile car c'est avouer sa résignation et son renoncement ! C'est du reste explicite : les mythes de la gauche c'est la tocade adolescente, comme on espère pour elle qu'elle est passée à autre chose depuis sa première pelle, Cécile Duflot s'est résignée à les abandonner. Puissant syllogisme.

Car attention, je dis incultes, mais Mme Duflot sait les choses de l'Histoire, elle a des lettres, elle a fait des études, elle est au courant du passé. Mais tout cela est neutre, peut être objectif pour elle, tout cela n'a rien à faire, ni à voir avec la politique qui doit selon elle se jouer sur des propositions concrètes et des éléments raisonnables et circonstanciés et pas sur des chimères folkloriques. Affirmer l'opposition de deux attitudes est aussi idiot que de se gargariser à grands coups de mythologie et d'imagerie révolutionnaire comme le font certains autres. Ce qui perce là dessous c'est la reformulation du fameux procès foireux en "populisme" qui n'a pas résisté bien longtemps à une analyse sémantique et historique un peu poussée et qui a surtout révélé les impensés démocratiques des soi-disant démocrates. Mais ce qu'elle oublie ce faisant c'est que la question du choix politique ne peut se résumer à la somme des choix rationnels d'individus mesurés et bien informés mais qu'il est affaire de sens et de projet collectif et donc de référence à un passé commun, qui, s'il est bien organisé, a un pouvoir évocateur très large quoi qu'on pense de la validité et de la pertinence de ces mythes. Le "vivre ensemble " débute là. Pour le reste, on peut causer. Pauvre bouffonne.

A titre personnel, je n'ai que méfiance pour les transfuges du PS ou les vieux ressorts staliniens et bureaucrates du PCF, je me méfie fort de leurs tribulations électoralistes, mais ils ont au moins la franchise du verbe et la profondeur des mythes agissants. Populisme ? Oui. Et alors ? Vous préférez les technocrates ?


La presse, devenue tout à coup curieuse et pleine de sollicitudes, comme un essaim d'abeilles sur un bouquet de lavande se rue et ne tarit plus d'éloge sur la "profonde dynamique" qui porterait le candidat Mélenchon. Et de décliner les facteurs explicatifs de son succès.
Mais à tout bien réfléchir. Ce succès ne serait-il pas plutôt dû au boulevard que Mélenchon et le Front de Gauche ont libre à gauche devant eux, et ont eu la lucidité d'entreprendre sans doute, quand la pseudo-gauche se cantonne sur les trottoirs encombrés des atermoiements, des hésitations coupables, des fulgurances masquant des vides conceptuels, des précautionneuses nuances, des oui-mais, des prudences, des leçons de "réalisme" et des appels à la raison écologique. N'est-ce pas aussi la nullité des uns qui participe du succès des autres ? N'est ce pas le vide béant laissé par le Parti Socialiste, autrefois lui aussi friand de ces envolées et références historiques qui font, en partie, le succès du Front de Gauche ? N'est ce pas le pathétique de la social-démocratie européenne, gestionnaire et résignée qui s'affirme là, manifestant, voire revendiquant son impuissance mais persévérant dans son être, à l'image de la mouche bleue contre la vitre fermée telle que j'en avais une tout à l'heure chez moi (et que j'eus pourtant peine à écraser comme une merde) ? Duflot nous rejoue une pièce déjà donnée cent fois, mille fois...à peine l'entend-on tellement son propos qui se voudrait novateur n'est pas audible, pour des raisons qu'elle se refusera, au moins publiquement, à entendre. Mais peut être est-ce plus grave et a-t-on devant nous le spectacle d'une inaptitude intellectuelle totale à penser et analyser une situation politique donnée autrement qu'au prisme d'une grammaire politique obsolète.

Il n'est alors même pas utile d'encourager cette "gauche" à prendre exemple sur les ficelles et poulies, pour certaines forts grossières peut être, utilisées par Mélenchon et sa bande, sorte de pot-pourri efficace des mythes et idées de la gauche du XXe siècle (mais la gauche a-t-elle jamais fonctionné autrement qu'ainsi ?). Ils en sont désormais incapables car intellectuellement, philosophiquement trop éloignés. Le fossé s'est mué en océan d'incompréhension et c'est peut être tant mieux.

Cécile Duflot est une crétine, certes mais n'est-elle pas condamnée à le demeurer ? Vaut-elle la peine qu'on fasse encore attention à elle ? Passons à autre chose je vous prie.

lundi 26 mars 2012

Arriba parias de la tierra, debout les forçats de la faim !

Toulouse, point à la ligne.

Car désormais c'est clair : on rentre dans un autre cycle politique. C'est confus, ça fait peur, on ne sait plus où on va. Les lignes bougent à droite, les recettes xénophobes font fortune largement au-delà des cercles extrémistes.

Mais les lignes bougent à gauche aussi. Les dinosaures communistes en voie d'extinction se retrouvent une deuxième jeunesse. On avait réussit à les ringardiser, à déclarer les thématiques qu'ils portaient complètement dépassées, l'actualité financière mondiale les remet dans la course. C'est l''hégémonie de la troisième voie et de la social-démocratie mode 1989-2008 qui aujourd'hui prend un coup de vieux.

Petit tour d'horizon en Europe, dans un amalgame honteux de politiciens de traditions très différentes, qui me vaudrait les foudres de l'orthodoxie léniniste et/ou trotskyste mais qui prétend simplement prendre le pouls d'une opinion publique pour qui la critique du capitalisme financier est redevenu un sujet vendeur.

Passons vite sur la Grèce, cas trop particulier pour être illustratif. N'empêche, les dernières projections donnent les forces de gauche hors socialistes à 40 %, et les communistes tous seuls à 20 %.  Espérons que tout ça ne finisse pas par un beau coup d'état militaire...

En Italie, au siège du centriste PD, on doit maudire le jour où un jeune communicant cool a eu l'idée d'ouvrir des primaires à gauche. Jour après jour, les candidats officiels et parachutés se font battre par des outsiders ou alors des proches de Vendola, le président des Pouilles, sorte de Mélenchon local, présenté comme populiste et ex-communiste. Et c'est ces outsiders là qui ont parvenu en 2010 à ravir à la droite les mairies de Milan et de Naples, réussissant le double exploit d'humilier à la fois Berlusconi et le PD.

En France, le dernier sondage BVA donne Mélenchon à 14 %. What else?

Et l'Espagne m'a donné la petite joie du week-end.

Pourtant tout était prêt à Genova, le siège du Parti Populaire. Les dernières déclarations de leur porte-parole faisaient état d'une confiance sans faille : les andalous allaient leur donner la majorité absolue qui allait consacrer leur hégémonie totale sur la péninsule et donner l'estocade définitive à un PSOE agonisant, en leur ravissant leur dernier bastion et la communauté autonome la plus peuplée (10 millions d'habitants).

Et en effet, le PSOE était bien mal en point, usé par 8 ans de Zapaterisme (dont les 4 derniers chaotiques) et 30 ans de pouvoir local ininterrompu, avec son lot de clientélisme et corruption. Le cas le plus folklorique, celui du responsable du plan andalous d'aides à la pré-retraite, qui dépensait avec son chauffeur 25 000 euros en coke par semaine. Rajoutez à  cela le taux espagnol le plus élevé de chômage, avec 31% de la population, et des résultats historiques il y a 4 mois (49 %, du jamais vu en Andalousie), on comprend aisément que la droite bandait dur.

Et ils ont pris leur précautions. Pour que rien n'entrave l'éclat de leur victoire, le budget 2012 n'a pas encore été voté en Espagne (je me demande d'ailleurs comment les administrations peuvent fonctionner sans savoir de combien d'argent elles peuvent disposer). Mot d'ordre à Genova : d'abord l'Andalousie, puis le budget. Et Merkel exaspérée...

Et pourtant...

En 4 mois, la droite a perdu 9 points. La majorité absolue est très loin. On ne boudera pas notre plaisir en voyant comment ils refermaient les caisses de champagne à Genova. Les communistes, entretemps, ont doublé leur score. Résultat définitif : 12 %. Ils ont désormais le choix entre sauver un PSOE moribond ou faire comme en Extrémadure, où après des jours de tractations, ils ont  refusé le gouvernement de coalition, laissant gouverner la droite, mais affichant aux yeux de l'opinion publique une indépendance retrouvée et brisant leur image de parti satellite.

Prochain round, dans trois jours, avec la première grève générale de l'ère Rajoy.

Et qu'on n'en parle plus...

Autant le dire en préambule: j'ai été secoué... Du coup, je ne voulais pas écrire sous le coup de l'émotion. Et puis qu'avais-je à partager mis à part a stupéfaction et mon désarroi? Les choses ne sont pas claires encore et le débat n'arrangera rien mais on peut déjà poser un certain nombre de choses...

Comme beaucoup, j'ai prié... J'espérais secrètement que ce serait un gars d'extrême droite et la piste des néo-nazis de Montauban m'avait fait croire à cette thèse. Peu importe me direz-vous... Mais il importe bien plus que vous ne sauriez l'imaginer. Un acte d’extrême droite c'était l'assurance de l'unité nationale, de la marginalisation des idées fascisantes et de la victoire certaine de la gauche à l'élection présidentielle au moins pour trois quinquennats... Un acte d'extrême droite aurait été imputé au climat social, politique, idéologique de l'époque. Allez savoir pourquoi, un acte qui se réclame de près ou de loin de l'Islam est imputé à la gauche iréniste, aux arabes fanatiques et à l'islam organiquement porté vers le meurtre. Un acte d’extrême droite est le fait de loups solitaires isolés et désaxés, un crime perpétré par un islamiste est le fruit d'une organisation internationale à la logistique sophistiquée, à de longues heures d'endoctrinement savant et à un plan concerté de longue date pour en finir avec notre Civilisation. Vous comprenez pourquoi j'ai prié.

La thèse de l'acte dément est claire même si elle peut se superposer à celle d'une instrumentalisation de cette faiblesse psychologique. S'il n'y avait pas eu la tuerie d'Ozar Atorah, tout aurait été plus simple. L'antisémitisme ne nous aide pas à y voir clair. Au milieu du salmigondis proféré par le tueur, il y a quelque chose qui me semble digne de foi: le meurtre des enfants n'était pas dans ses projets initiaux. Certes, cela ne ramènera pas les enfants, malheureusement, et cela ne soulagera pas non plus le chagrin des familles. Pire, le caractère gratuit et fortuit ajoute à l'horreur. J'ai manqué ma cible mais qu'à cela ne tienne, il y a toujours des enfants juifs sans défense pour ne pas perdre complètement ma journée. L'horreur! J'ajouterais aussi volontiers foi au fait qu'il prenait du plaisir à tuer. Biberonné, paraît-il, au jeux FPS et aux scènes de décapitation sur le net, vouant un culte plus grand à la Violence qu'à n'importe quel dieu, il a le profil de beaucoup de jeunes pour le coup qui peuplent notre beau pays. Il n'a pas pu trouver de débouché "légal" à toute cette violence puisque la Légion étrangère n'a pas voulu de lui. La Légion est d'ailleurs symptômatique de cet imaginaire viril-violent. Si on ajoute à cela les désordres de tous ordres qu'il a subis (délinquance, prison, hôpital psychiatrique, tentative de suicide par pendaison etc.) on a un cocktail détonnant... Son but c'était les militaires et les forces de l'ordre. Et il comptait bien reprendre son travail méthodique après cette "parenthèse". On peut même affiner et dire que son but initial c'était les militaires originaires du Maghreb. Pourquoi? J'oserais une hypothèse... Il est d'origine algérienne, son père est reparti en Algérie, on est en pleine commémoration des accords d'Evian, le problème des harkis a été remis sur le devant de la scène... Il y a de quoi enclencher le passage à l'acte dans un esprit embrumé. Il va tuer des arabes supplétifs, enrôlés dans l'armée ennemie, logique. Alors après je ne vais pas faire de hiérarchie et dire qu'il était plus anti-harkis qu'anti-juif... Ce serait débile et indigne. Il était sans aucun conteste les deux... et surtout fou. Ce qui est tout aussi idiot c'est, justement, de chercher une cohérence idéologique dans tout ce qu'il a dit. Certains pensent qu'il voulait brouiller les pistes et lui prêtent une intelligence qu'il n'a peut-être pas. Il déverse tout comme son homologue Hans Brevik un embrouillamini idéologique qui ne traduit que la folie mêlée au stress et à la panique qui se sont emparés de son esprit. Hans Brevik a écrit un testament fleuve, Mohamed Merah a déversé un flot continu de paroles incohérentes. Tenter de ne pas sous-estimer l'ennemi est une chose mais tentons aussi de ne pas le surestimer... On voit très bien les écueils vers lesquels nous emmènent les deux penchants.

L'instrumentalisation de ce fait-divers (car malgré tout ce qu'on peut en penser, on ne peut pas le qualifier autrement) par quelque bord que ce soit serait délétère. Pour parler de manière consensuelle, juifs et arabes (appelons-les comme ça puisque tout le monde nous y invite et puis ça prendrait des plombes si on voulait fiare preuve de précision et de nuance)sont égaux devant l'horreur. Des victimes juives et des victimes arabes sont tombées sous les mêmes balles et c'est très bien que les autorités musulmanes et les autorités juives se soient retrouvées, unies dans les mêmes défilés et dans la même condamnation ferme. Je saurais gré aux journalistes de ne pas répéter à toutes les phrases "Mohamed Merah" et d'user de substituts nominaux, pronominaux, périphrastiques pour le désigner. Cette répétition a quelque chose de malsain surtout quand on connaît l'appétence qu'ont les écoles de journalisme pour l'usage du dictionnaire des synonymes et pour le recours aux périphrases figées et aux catachrèses. Je saurais gré à Marine Le Pen de ne pas entrer dans un dialogue morbide avec le "tueur au scooter" en promettant de "mettre l'islamisme radical à genoux". Je saurais gré à M. Nicolas Sarkozy de ne pas profiter de l'émotion pour nous refourguer ses recettes sécuritaires et essayer de sauver une campagne qui s'engageait bien mal. Je saurais gré aux connards de tous poils de ne pas ériger ce dingue en héros d'on ne sait quelle cause ou en paradigme du danger qui nous mine de l'intérieur.

S'il est légitime de penser à la sécurité, il est aussi légitime de réfléchir à l'intégration. Il y a trois faces de l'intégration dans cette affaire. Il y a Mohamed Merah, né en France, sans conteste français et qui s'est vanté, nous rapporte-t-on avec délectation, d'avoir "mis la France à genoux". Il y a les soldats français "issus de la diversité" sans conteste possible français et qui combattent pour que la France se tienne debout et qui l'ont payé de leur vie même si c'est pas en situation de guerre (mais certains vous diront qu'on est en guerre intestine etc.). Et il y a le cas des écoles confessionnelles et communautaires qui proposent aussi un modèle d'intégration intermédiaire ou à l'anglo-saxonne. Quelque part et symboliquement Mohamed Merah s'est attaqué aux deux modèles d'intégration, même si ce n''était peut-être pas délibéré et conscient... Ces minorités visibles se retrouvent ainsi sous les feux croisés et nourris de tous les désaxés que la société peut compter. Ce qu'il faut surtout éviter c'est de les exposer davantage par des discours irresponsables qui les stigmatisent et les désignent pour de futures violences.

mercredi 21 mars 2012

Envoyez du bois, il ne vous en voudra pas

Sous la pesanteur écrasante de ce moment tellement pétrifiant et accablant de ce que le monde peut nous offrir de pire, et parce que le lectorat élargi de ce blog n’est finalement composé que de ses auteurs (et encore, pas tous), je vais vous inviter par la présente diatribe à élever le débat vers les cimes, nous menant à des préoccupations autrement réjouissantes, rassurantes et familières.
Et quel autre sujet ne saurait plus nous aider à extraire nos mornes pensées de ce climat navrant que celui des convictions les plus intimement universelles, ponctuellement définitives et tristement euphorisantes de votre serviteur favori? On se le demande.

La conviction optimiste du jour : Le monde va mal. Oups, pardons, il est midi, les infos d’Inter polluent mon propos et altèrent mes pensées et ma soif d’optimisme trop souvent encline a sombrer dans la moiteur des limbes à la moindre écoute du mot « tueur d’enfant» quand, bizarrement les mots « steak» , « plage» ou « polymorphe » éveillent en moi le plus grand des enthousiasmes me faisant tressauter de mon siège « Nominell », gloussant de plaisir, m’imaginant dans l’instant pavlovien étouffé par le bonheur simple de jouir d'une vie faite de contentement, d’autosatisfaction, de sexe, de jeux vidéos et de pizzas.
Bon, on pourrait aussi considérer que le fait que le monde aille mal n’est pas une si mauvaise nouvelle…
(Ok, c’est pas l’euphorie comme théorie, et si je vous plombe, je vous invite dès a présent à sauter sans la moindre culpabilité (pour une fois qu’on peut sauter sans culpabiliser, ne vous privez pas) ce paragraphe pour vous abandonner tous chakras ouverts dans le prochain qui est une véritable tuerie –métaphoriquement parlant, hein- comme rarement vous en lirez ici. )
Après tout, donc, avec un peu de chance, on en sera rapidement débarrassé de ce monde nauséabond, et dans la foulée, nos problèmes d’ongles incarnés, d’incompréhension de la règle du hors-jeu au water poney, de nains amétropes agressifs ou de taille de voiture désavantageuse,  ne seraient plus qu’un lointain souvenir dispersé parmi des millions d’atomes plus trop soucieux de leur condition, brutalement décoiffés par le souffle pestilentiel des deux milles ogives nucléaires balayant leurs mornes angoisses égarées à l’instant même vers des préoccupations aussi fondamentales que « c’est laquelle déjà la 11 ? NT1 ou W9 ». 

La conviction optimiste du jour : le bois c’est bien !
Si si, je vous assure, et ça devrait vous mettre en joie. Ne soyez pas dubitatif (non, pas le salon de coiffure de mes rêve, mais cet air méfiant, là).
Le bois, c’est bien vous dis-je.
Intrinsèquement, fondamentalement, à tous points de vue (même par-derrière) et pour tous usages (essayez, vous serez surpris).
Ne dit-on pas d’ailleurs « envoyer du bois », « toucher du bois », « un bois vaut mieux que deux tu l’auras » ou « tout vient au bois à qui sait attendre » voire « reprend un peu de bois-bandé mon chéri je suis chaude comme ta mère devant le catalogue des 3 suisses» ?

Voilà, démonstration est faite. Vous pourrez dès à présent vous réjouir pour le reste de votre inutile existence grâce à cet humble matériau qui nous entoure dans tous les moments de notre vie, tel un doudou bienveillant, un ange omniprésent, une fée omnipotente, un nuage de tempérance.
Le bois, ce sont les quatre vertus cardinales pour le prix d’une seule.
Des questions ? 

samedi 17 mars 2012

De l'utilité de la formation politique

Quand on écoute, en béotiens, les discours de nos politiques, il y a de quoi être perplexe. Si on ajoute à cela nos journalistes qui ne font pas leur travail, on est carrément largués.
On est perdus pour deux raisons opposées:
  • soit ils nous bombardent de chiffres ou de mécanismes, avec lesquels même les économistes les plus savants sont bien emmerdés, pour montrer à quel point ils maîtrisent et à quel point on peut peut leur faire une confiance aveugle.
  • soit ils tentent tente de nous amadouer en battant des cils et en tortillant du cul en espérant que cela suffira pour nous persuader.
C'est pas avec ça qu'on va pouvoir choisir. Dans un cas on ne comprend rien. Dans l'autre on est émoustillés mais, comme on est pas des filles faciles, on tente de mettre de la distance et de se prémunir par un "Rolàlà, ces politiques! Tous les mêmes!"

Le pire c'est qu'ils le font tous extrêmement bien. Ils se sont entraînés de longues heures. On les imagine prendre des cours. On se les représente faisant des mines devant leur miroir pour éprouver l'efficacité de leurs mimiques. On les voit répétant leurs fiches des heures durant pour maîtriser les gros chiffres et les petits prix des tickets de métro. (D'ailleurs ce serait vraiment génial d'avoir des rush de ces moments off et de compiler sous forme de bêtisier les nombreuses conneries des mauvais élèves.) Bref tout chez eux sent le contrôle, l'étude et l'attitude compassée de l'élève récitant au tableau une fable longuement apprise. Rien n'est fait pour qu'on s'y retrouve.

Si l'on ajoute à cela que le but  de chaque candidat est d'aller draguer presque individuellement chaque citoyen pour l'amener à le choisir, on se retrouve dans la position de la jeune jouvencelle trop courtisée et qui ne sait vers lequel de ses soupirants tourner son regard. Et pour ne rien arranger chacun connaît bien vos envies, vos besoins, vos désirs et jure de vous combler.

Du coup, on se fie à l'instinct, quelquefois aux "on dit". Bref on essaie de trouver le plus crédible. Sur quoi fonde-t-on cette "crédibilité"? C'est bien mystérieux. Rarement sur les programmes. Rarement en ayant pensé longuement, par nous-mêmes, le système dans lequel on voudrait vivre. Rarement enfin en ayant fait l'effort de rechercher une information complète et solide. Élections, piège à cons.

Cela m'amène à me demander s'il n'y a pas une crise de conscience politique ou de formation politique. La démocratie, pour qu'elle fonctionne, a besoin de gens "au courant". Des gens suffisamment formés pour comprendre ce qu'on leur raconte ou, mieux, de gens suffisamment au fait pour être capables de prendre part au pouvoir sans avoir à rougir. Quand je parle de formation, je ne parle pas forcément de l'éducation nationale mais de tous les partis, des syndicats, de la société civile. Il ne s'agit pas de discerner des Brevets de Citoyenneté mais de faire en sorte que chacun se sente armé pour choisir, pour comprendre et pour éviter qu'on le roule dans la farine. Au lieu de vouloir rendre l'élection obligatoire, on ferait mieux de rendre ce genre de formation obligatoire ou trouver des incitations, y compris financières, pour pousser les citoyens à être des citoyens accomplis.

Avant (ah! Avant!) l'engagement dans les partis politiques et dans les syndicats permettait au peuple d'être un peu familier avec ce monde étrange. Aujourd'hui tout fout le camp ma bonne Germaine et on se retrouve avec des gens qui confient leur formation politique à TF1. Du coup qu'on ne s'étonne pas. On aura les élections que l'on aura méritées.

C'était ma contribution à la campagne Bayrou-Villepin: une proposition pour une France/République solidaire.

mercredi 14 mars 2012

Son Goku, Nietsche et la bulle immobilière japonaise


En 1984, les horloges londoniennes ne sonnaient pas encore treize coups.

Alors que la famine tuait un million d’éthiopiens et le complexe industriel pharmaceutique ravageait la ville de Bhopal, l’Amérique mettait au monde Scarlett Johanson, Katy Perry et Avril Lavigne.

Et au Japon, l’hebdomadaire Shonen Jump, commençait à publier les aventures d’un garçon doté d’une queue qui partait à la recherche de sept boules de cristal.  

À l’époque, au Japon, c’est un petit vent de revanche qui souffle. Rappelez-vous, les grands holdings nippons rachetaient à tour de bras les gratte-ciels new-yorkais, dont l’emblématique  Rockefeller Building, et les congressistes populistes du Parti Républicain fracassaient à coup de battes les Toyotas et autres Suzukis devant la Maison Blanche.

C’est donc dans ce contexte qu’Akira Toriyama  posera, avec Dragon Ball, les bases définitives du Shonen Manga, le sous-genre le plus connu de la BD à grands yeux et coupes improbables. La recette de la plupart des Shonens Mangas est simple. On prend un jeune garçon, naïf et avec une force de volonté à toute épreuve (si tu veux, tu peux, la version japonaise de l’American Dream). On le sort de son village natal, car il a forcément grandi à la campagne (la ville c’est beurk, Babylon, corruption des mœurs, etc.). Il fait ses armes dans deux ou trois aventures rapides, genre un combat du style David contre Goliath, ou libérer un petit village de la tyrannie d’un baronet local.  Puis débute enfin la vraie saga héroïque qui inscrira son nom dans le panthéon des grands héros. Cerise sur le gâteau, on finit par découvrir qu’il n’est pas ce plouc que l’on croyait (genre vous voyez vraiment le sauveur de l’humanité être le fils de deux paysans ?) : sa naissance cachait en effet un secret jalousement gardé. De Moïse à Son Goku en passant par le Roi Arthur, Superman et Luke Sywalker.

Difficile de se singulariser au milieu de tous ces héros à histoire identique. Or Dragon Ball affiche une personnalité ravageuse. À commencer par le monde lumineux et coloré où se déroule l’action, avec ses maisons aux angles gentiment arrondis et en harmonie avec l’environnement. Un monde résolument douillet, dont l’ordre parfait n’est troublé à l’occasion que par quelques pommes pourries. Et puis il y a Son Goku, héros magnétique, mystérieux, solaire, animal, jouissif et, j’ose l’adjectif, nietzschéen. Son Goku, on le sait, ne connaît pas le mal. Ayant grandi à l’écart du monde et de sa corruption, il est incapable de toute mauvaise pensée et peut par conséquent monter sur le nuage Kinton ou boire l’eau sacrée. Connaît-il pour autant le bien ? En tout cas, pas dans sa version chrétienne, faite de renoncement de soi et d’ascèse, l’idéal sacrificiel du martyre. Lui, c’est une force de la nature. Il n’a pas honte de son corps (il se balade nu la moitié du temps) ni de ses appétits (une vraie bête à bouffer et, c’est dit à mi-mots, à baiser). En fait Son Goku, c’est l’apologie du corps. Il ne se bat qu’accessoirement pour sauver la planète. Son vrai but, et c’est répété en boucle, c’est la jouissance du combat. Devenir de plus en plus fort n’est pas un moyen (de protéger les siens, d’asseoir une idéologie) mais un but en soi. Il ira même jusqu’à pardonner la vie de plusieurs ennemis qui avaient pourtant failli détruire la planète, dans l’espoir de pouvoir les affronter à nouveau.

Son Goku ne doute jamais. C’est la confiance totale en ses propres moyens. C’est, quelque part, le Japon triomphant des années 80.

On connaît l’histoire depuis. Dans une sorte de répétition générale de la crise actuelle, la bulle immobilière japonaise crève dans les années 90, les banques se retrouvent avec des milliards en actifs toxiques, dont ils ne sont pas encore vraiment débarrassés, et des centaines de milliers de  foyers respectables se trouvent endettés jusqu’au cou ou carrément à la rue.
Les Shonens Manga ne pouvaient rester étrangers à ces convulsions. 20 ans après  Dragon Ball, les deux séries phares du genre, au succès retentissant, participent ainsi à sa redéfinition.


Dans Full Metal Alchemist et dans Naruto, la rigolade est finie. Exit les catégories morales claires et tranchées qui structuraient l’univers de Toriyama. Le monde est devenu entre temps un endroit hostile, tragique et opaque, marqué par la guerre et le cycle infini de la haine. Le choix même des métiers des héros confirme cette volonté de mettre l’opacité du réel au centre de l’intrigue : les aventures d’un Alchimiste ou d’un Ninja doivent en effet être lues comme une herméneutique dramatisée, visant à dégager un peu de sens dans un univers marqué par le sceau du Chaos.

Prenons Full Métal Alchemist. Comme tout Shonen qui se respecte, il débute avec le départ d’Edward Elrich et son frère Alphonse de son idyllique village de Roosembol, en route vers la découverte du monde. Mais dès la première aventure, le ton est posé : ils devront affronter un faux prêcheur, qui subjugue un village entier avec sa lecture simple du réel et des promesses d’abondance et de vie éternelle. Et il ne s’agit là que d’une mise en bouche. Par la suite, les frères Elrich découvriront les horreurs de la guerre et de ses retombées, les intrigues politiques dans les coulisses du régime militaire qui dirige le pays, l’hubrys des autres alchimistes prêts aux pires abominations pour un peu de connaissance, et finalement, la vérité qui se cache derrière la pierre philosophale, son ingrédient secret : des vies humaines en grande quantité, d’où les génocides orchestrés par le pouvoir. Et cette équation qui résume la série, Connaissance = Pouvoir = Sacrifice d’autrui, équation que le héros finit par résoudre en laissant tomber les deux premiers termes. Tout comme l’ensemble de la société japonaise, bien moins docile que par le passé au sacrifice de pans entiers de sa population, du moins d’après un article récent du Monde sur Fukushima.

Quant à Naruto, l’idée de base, comme dans tout manga de ninjas, repose sur l’idée boudhiste de instabilité du monde flottant, dont l’auteur tire toute les conséquences. La première aventure contient à nouveau les germes de ce que sera la série. Élève à l’école des ninjas, Naruto se fait tromper par un des profs, qu’il avait en haute estime, pour qu’il vole pour lui des parchemins secrets. Tout se finit par une course poursuite dans les bois, où les trompe-l’œil se succèdent dans le but de berner son adversaire. Terminés les combats transparents de Dragon Ball. Dans Naruto, la clé de la victoire est de voir dans le jeu opaque de l’adversaire, tout en l’empêchant de voir dans le votre. À partir de cette prémisse de base, l’intrigue se complexifie, appuyée sur la figure centrale de la trahison. Les petites guéguerres de cour de récréation sont remplacées peu à peu par les vraies guerres entre pays ninjas, dont on saisit rarement le but mais dont perçoit clairement la souffrance provoquée. Sasuke, le compagnon inséparable de Naruto, tombe dans le côté obscur, et s’avilit progressivement au fur et à mesure des épisodes. Il est manipulé par Orochimaru, qu’il manipule ensuite à sa guise, avant de se faire manipuler à nouveau par Danzo, qui est manipulé par Madara, dans une chaîne sans fin d’instrumentalisation réciproque d’autrui. Des évènements clés dans la série, dont on croyait connaître les détails et le sens, changent soudainement de significations au gré des révélations. Enfin, des jeux de miroirs et de renvois avec les générations passées de ninjas confirme ce que les personnages ont déjà appris : il en a toujours été ainsi du monde, c’est l’éternel retour de la guerre, la souffrance et la mort.   

Voilà ce que lisent aujourd’hui les enfants de 12 ans (et les ados attardés comme moi). Morale de l’histoire : le monde est un endroit horrible, méfiez-vous des gens, apprenez quand même à faire confiance à quelques personnes, même s’ils risquent de vous faire souffrir. Si vous doutiez encore que la fin des temps est proche…

vendredi 9 mars 2012

Histoire : un vieux fond de droite (3)

La fin de la suite.

Anéantissement
s. Tout ça va mal finir. Vous vous en doutez. Cette violence déchaînée n'est pas bonne. Ce sulfureux parfum que vous sentez, c'est celui des années 30, qu'on aime à convoquer mécaniquement quand une bonne indignation morale se fait nécessaire dans le débat public. Mais bon, les années 30 hein tout ça, les totalitarismes, la violence accumulée, ces signes avants-coureurs, Espagne, Chine...on sent bien que bon hein..
Alors oui. Rhénanie-Anschluss-Sudètes-Munich (Munich!!!)-Prague-Ribbentrop/Molotov toussa quoi...et puis boum le fatal 1er septembre (mais qu'auriez-vous fait d'ailleurs vous pour le 1er septembre hein ? Je voudrais bien vous y voir! Car je vais vous le dire: vous respiriez un parfum dont l'odeur vous a tant entêté que vous n'avez pas vu, ni rien plus senti d'autre! Non monsieur!)

Donc guerre mondiale, version 2. Un mot pour tout expliquer, parce que faut pas déconner, l'histoire avance, on est déjà à 11 septembre +10 ans passés, donc vous allez m'expédier ce truc en 5 heures et vous enchainez sur guerre froide et décolonisation en 4. Ce sera la guerre d'anéantissement. Voilà.
J'exagère un peu sur le timing. J'exagère car quand même, la 2e guerre mondiale c'est un peu l'acmée de tout ce qui précède. Donc faut que ça vibre et que ça bande d'Arès d'urgence. Jouissance finale du violentophile. Extase suprême. Priapisme sextenal obligatoire pour l'expert en brutalisation. Explosion tout azimuts des cadres moraux. Déchainement sans précédents d'une terrifique logique génocidaire, exterminatrice, implacable et industrielle. Industries de la mort. Masses bouleversées. Multitudes saccagées. Souffrances infinies. Destruction totale de la solution. Outrance de la ruine. Catastrophe générale. Apocalypse s'intitula un documentaire, très contesté, récent. Absolu du Mal. Lutte du Bien. Paroxysme de la Morale. Les superlatifs viennent à me manquer.
Qui a dit que l'Histoire c'était la pondération, la modération, la mise à distance ? Non l'Histoire dans cette optique, c'est aussi l'édification morale par la maïeutique de la fascination, la pédagogie du choc. C'est la force de l'impact sur les esprits par tous les moyens didactiques possibles. S'il ne doit rester qu'une chose ce doit être ça.

Au passage, la série documentaire Apocalypse, que la communauté des spécialistes a regardé avec beaucoup de circonspection et un oeil très critique quant à un contenu qui dépasse souvent les bornes de l'honnêteté intellectuelle et même de la correction historique. Et bien cette série nous fût chaudement recommandée. Puisons-y à outrance, car l'outrance sera la règle. Et tiens, Stalingrad, ou la guerre du Pacifique. Prenons le plus ardu. Ni pourquoi, ni comment. Juste la sanguinaire, la boueuse, la fiévreuse, la sordide et fascinante tuerie et toutes ses implications. Sans oublier évidemment le paroxysme exterminateur de la Solution Finale. Le spectacle de la Mort à sa sublime apogée.

L'Allemagne exploitant et affamant l'Europe, la Résistance, la vie quotidienne...tout cela est mis entre parenthèses dans le nouveau programme. Pas qu'il soit interdit d'en parler. Mais on a dû penser que c'était accessoire dans le théâtre de la grande tuerie. Ou alors on replacera tout ça vite fait dans le cours sur les évolutions politiques de la France qui viendra plus tard. Partez forts et arrivez puissants : Hiroshima et Nagasaki, quand même! Quel pied!


Entendons nous bien, il n'est pas question pour moi de nier le caractère violent de la 2e guerre mondiale. Ni même de contester l'importance qu'on lui accorde dans les programmes scolaires. Ceux qui me connaissent auraient raison d'ailleurs de me rappeler mes propres fascinations pour la geste guerrière du XXe siècle et les allusions de tout type qu'elles occasionnent dans mes propos et ma pensée. Il y a là sans doute un trait générationnel dont on pourrait interroger les implications mémorielles, comme ce fût le cas pour ceux qui, il y a quelques années furent obnubilés par la guerre des tranchées. Professionnellement, je suis d'ailleurs le premier à user de l'impact des chiffres (60 millions, vous vous rendez compte!), de la comptabilité morbide, de la puissante efficacité d'une division blindée, de la capacité délirante d'une vague de 1000 bombardiers sur une ville, des images des camps ou des photos de Dresde en ruine. Mais, j'ose l’espérer du moins, j'essaye toujours de trouver quelques explications, de susciter une mise à distance, sans quoi le cours d'Histoire n'est au mieux que la pâle copie d'un documentaire ou d'un jeu vidéo à la mode qui en dit d'ailleurs bien plus long sur l'arsenal du Waffen SS que n'importe quelle revue spécialisée ( pensez à tous ces passionnées du dimanche qui écumaient les bouquinistes pour retrouver des vieux numéros de Signal, la revue de propagande de la Wehrmacht et qui moururent avant de pouvoir cliquer Panzer IV Das Reich sur google). Mais je n'oublie pas non plus que dans ce chaos, l'important est de conserver les repères moraux assez établis encore (du moins jusqu'à ce que les épigones modernes de Brasillach ne nous promettent une nouvelle mouture du programme de 3e) qui marquèrent l'époque, sans pour autant angéliser le tout de l'auréole un peu trop fastoche de la Croisade du Bien. Equilibre.

Sachez que la 2e guerre mondiale est déjà "LE" cours de l'année de 3e. Attendu avec impatience par les élèves, il est en général long car on prend du temps. On en ressort usé. Véritablement. Avec un besoin d'expédier les conclusions et les bilans et de passer à la suite (d'autant que vous êtes à la bourre et qu'il vous reste plus de la moitié du programme à traiter), ne serait-ce que pour se reposer l'esprit.
Pas que la suite soit moins complexe, moins ardue, mais la violence y est plus diluée, du moins le conçoit-on ainsi, et ce serait sans doute à débattre longuement. Le reste a comme un air d'ordre, de normalité et d'équilibre après le chaos : guerre froide, décolonisation...équilibre et ordre des choses, processus inexorables. D'ailleurs il est significatif que dans la nouvelle mouture, après avoir théorisé et conceptualisé à outrance le programme sur la guerre froide et surtout la décolonisation revient à des pratiques de pondération, de mise à distance et en perspective. La décolonisation, dans ses nuances avec les problèmes du Tiers Monde. Tout d'un coup, ou presque, il n'est plus question de questionner les permanences et les continuités de la violence dans les guerres coloniales ou les stratégies foireuses américaines en Asie, il n'est plus question de s'emballer, de s'extasier avec perversion sur les figures multiples de la violence. Il s'agit de retrouver la raison, une fois purgée et extériorisée cette pulsion du premier XXe siècle qui s'achève en champignon final, l'orgasme de la destruction nucléaire. En l'occurrence, par la suite, nous retrouvons la raison historienne. Il est peut être des victimes plus décentes, plus compatibles que d'autres. Comme si tout cela était complètement à part. Après tout, il s'agit quand même d'Africains et d'Asiatiques. L'Histoire est avant tout un récit qu'une société tient sur elle-même et tous ces choix sont porteurs de sens.

Alors, des implications politiques ? Sans doute de nombreuses : nébuleuse réactionnaire et nostalgique, révisionnisme par trop foireux, opportunisme universitaire et pédagogique, vieux relents de fonds d'égouts mélangés. Y'a-t-il un lobby puissant de va-t-en guerre patentés par exemple ? Pas assumé en tout cas, mais un lobby militaire qui fait des caresses aux membres influents du système éducatif oui en revanche. Les aspects positifs de la colonisation ayant été par trop pointés du doigt, autant montrer plutôt les aspects négatifs de la décolonisation (finalement, c'était mieux quand on y était). Des motivations idéologiques donc ? Oui, très certainement. Mais qu'on ne pense pas à un ordre moral conscient et homogène. Tout cela est plus diffus, dilué mais catalyse tout de même la rencontre de vieux courants réactionnaires, conservateurs avec les principes moteurs de la philosophie politique de l'ultralibéralisme. Mais tout cela est-il si nouveau ?

Plus largement ces tendances sont aussi le reflet d'une société qui cherche dans son passé récent de quoi sublimer son aseptisation de façade, son idéal non-conflictuel et qui s'évertue à prouver qu'elle marche dans le bon sens ; effrayée qu'elle est par l'avenir, elle a besoin de se concocter un passé rassurant du point de vue des ancrages moraux. La complexité des choses lui brouille l'esprit, l'angoisse. Société peut être qui comprend mal pourquoi, prise qu'elle est dans l'exigence absolue que le capitalisme la force à suivre d'une modernité permanente qui se veut "progrès" (tout en niant avec force les caractères sordides et inhumains) et dans une obsession consumériste et individualiste du présent, ses ancêtres, même pas tous morts encore, ont pu vivre, connaître, choisir, subir, fuir, supporter, bref, passer au travers d'une telle époque. Une partie de la réponse est sans doute dans le pas de côté que l'on peut faire pour rappeler nuances, difficultés et entêtantes incompatibilités des faits avec certains cadres, points aveugles et refoulés de la mémoire historique. Dans cette capacité aussi qu'eurent certaines sociétés à secréter des refus et des résistances (dans tous les sens du terme) et à penser leur avenir, même aux plus noirs des moments, même dans la clandestinité, autrement qu'en terme d'extermination, de puissance, de destruction ou de domination impérialiste, par exemple en promettant un avenir, sinon radieux, au moins plus juste à la société pour la paix à venir. Ainsi est-il important d'évoquer le rapport Beveridge de 42 (Grande Bretagne), le programme du CNR de 44 (France)...Peut être enfin trouverons nous, par voie de conséquence, d'autres réponses en nous arrachant à notre obsession de la société à tout prix pacifiée, à tout prix contrôlée et organisée, permettant un rapport au monde présent qui soit moins convenu.

L'Histoire est affaire de choix. Cela nous fut répété, comme si nous ne le savions pas déjà. Force me fût de constater que la droite (autant que ce mot puisse désigner une réalité relativement homogène), essaye pas à pas de faire pencher la balance du discours historique et politique dans son sens, en s'y prenant, comme s'y sont toujours pris les pouvoirs politiques, à la racine: dans les programmes scolaires et particulièrement dans les programmes d'histoire. Condamnation morale de la perspective révolutionnaire, réhabilitation d'une mystique du progrès technique, établissement d'une souveraineté absolue du système capitaliste qui va avec, regard un tantinet complaisant à l'égard du phénomène colonial et fierté du sage Occident plein de raison et de "démocratie", moralisation outrancière de l'enseignement de l'histoire, atténuation de toute dimension politique des conflits du siècle, obsession aussi hasardeuse que malsaine pour les violences du XXe siècle dans un biais spectaculaire et cumulatif plus qu'explicatif dont on n'ose imaginer les finalités philosophiques à l'heure où l'instabilité politique et sociale de l'Europe ne semble plus si éternelle que cela...

Reste à savoir quel sera le résultat de ce travail de sape, cette intromission de grilles de lectures régressives et simplistes qui rencontrent de toute façon, et c'est heureux, des résistances fortes et des pesanteurs pour le coup salutaires. L'écriture et l'enseignement de l'Histoire évolueront encore dans des sens inattendus, reste à voir lesquels.

L'Histoire à l'instar de la sociologie est un sport de combat. Fatigué que je suis de ces longues lignes, je m'en vais laisser la parole à mes petits camarades qui auront des choses plus drôles et plus courtes à vous raconter.

Histoire : un vieux fond de droite (2)

Suite du billet publié ici même. Je rappelle qu'on parle des programmes d'histoire.



Violences
. Sans transition, de cui-cui le XXe siècle du bonheur possible nous passons à la vérité des choses crues. Et pour bien marquer la nuance, au risque de perdre un peu plus les élèves avec une rupture pour le coup complètement déstabilisante, on va y aller fort. "Violences de guerre". Le concept historiographique date d'une bonne dizaine d'années maintenant. Utilisé par des historiens bien placés et relayés il a permis un certain renouvellement (pas exempt d'arrières-pensées idéologiques, comme toujours) de l'étude de la guerre de 14 et de l'ensemble des conflits du XXe siècle. Il a sans doute été porté un peu loin et a été critiqué. C'est la loi du genre. Le problème c'est que là où on a des positions variables et nuancées dans le milieu de la recherche universitaire en gros, la mise en application didactique et pédagogique l'est forcément moins. Faire œuvre de pédagogie c'est simplifier. Fatalement. Et il n'y a pas de mal à cela. Le problème est alors celui des choix que l'on fait, et c'est à ce moment que les enjeux politiques ou idéologiques ressurgissent ou réémergent car formulés plus simplement qu'une idée complexe, ils sont plus facilement saisissables. C'est aussi là que la finesse, la nuance, le sens critique et surtout le temps pris pour expliquer, discuter et faire comprendre sont des gardes-fous.

Le problème, dans le cas présent, est double. D'abord on demande au professeur de faire tout cela dans un minimum de temps histoire d'aller au plus vite à l'essentiel, c'est à dire à la simplification outrancière. Ensuite, en créant un concept fourre-tout (on fait d'ailleurs de plus en plus d'histoire-concept) qui, s'il a des intérêts pédagogiques certains, n'en réduit pas moins dramatiquement la vision des choses, et ce, même si on a affaire à des 3e et pas à des étudiants. Le problème n'est pas tant le contenu, à la rigueur le prof garde une large autonomie sur ce qu'il dit en classe, mais le biais qui tend à détruire tout système de causalité en histoire : il n'y a plus de cause-conséquence, il y a des "moments" culturellement définissables, identifiables et réductibles à des "idées" qui figent l'histoire dans une sorte de patrimoine-mémoire (travers de l'histoire culturelle pas si récent) : il n'y a pas tant des hommes et des sociétés en action, en conflits, en échanges... que des acteurs jouant le rôle qu'on définit a posteriori pour eux en posant une grille de lecture prédéfinie : victimes, bourreaux, condamnés, sauvés, résistants, collabos, lampistes et hommes providentiels. Dès lors la possibilité du changement semble difficile, ce qui n'est pas si grave pour le passé, vu que le passé est passé, mais plus pour les attitudes que cela peut susciter dans le rapport au présent. A plus forte raison quand le concept, l'idée, joue sur une ambiguïté avec une catégorie morale péjorative et condamnable en soi. La violence, c'est mal.

Donc violences. La guerre de 14 fut violente: tranchées, "démodernisation" de la guerre en parallèle d'une industrialisation forcenée des moyens de combat, le résultat d'une inadaptation principielle des tactiques héritées du XIXe siècle à un armement qui avait fait une mue industrielle encore peu prise en compte, résultat : boucheries sur boucheries et choc frontal. Souffrances des poilus dans les tranchées. Massacre européen. Certes, c'est un bon début. Merci. On est content de l'apprendre. Prisme intéressant. Je vous fais une confidence : ça fait un moment qu'elle est traitée comme ça la guerre de 14 et qu'on doit plus apprendre la liste des offensives et contre-offensives de 1914 à 1918 depuis au moins 20 ans.
Mais l'intérêt pervers du concept, pas complètement inintéressant en soi, c'est qu'on peut pousser ses limites pour essayer de faire rentrer dans ses cases ce que l'on veut y réduire. A partir de là tout, au XXe siècle peut être violence, ou conséquence de la violence en entrainant de nouvelles dans une spirale infernale et cyclonique. Et tant pis pour les ruptures, les faits s'entêtant à entretenir le doute ou le contraire, ou même simplement la nuance. Brutalisation, violentisation. nous avait-t-on rebattu à longueur de manuels universitaires. Quant à la place des civils, réduisons-la à l'évocation du génocide arménien. La violence, c'est les autres, comme l'enfer, et c'est mal, on le sait.

C'est ainsi qu'est traitée la révolution russe, dont c'est le grand retour officiel en tant qu'objet d'étude important. Mais que nos amis et lecteurs bolcheviks et nostalgiques électeurs du PCF remballent leur vodka-pomme, le petit peuple est loin d'avoir pris la rue de Grenelle. Non, parce que c'est bien une lecture totalement contre-révolutionnaire, héritée en quasi droite ligne de la pensée réactionnaire des années 20 la plus idiote qui s'est exprimée devant moi hier (le hier de narration pas hier samedi). Alors encore une fois, on pourra dire ce qu'on veut dans ses cours (jusqu'au jour, peut être pas si lointain, où on surveillera le contenu de ce que l'on transmet, en tout cas les outils et les possibilités pour se construisent), présenter les choses autrement...mais l'idée forte est là. Et il faudra voir comment les manuels, suivistes et imbéciles en général car fait précisément par les inspecteurs et leurs clientèles, emboîtent le pas (et les manuels influencent beaucoup à terme les pratiques des enseignants). La révolution russe n'est plus qu'un paroxysme de violence, point. Sans autre causalité que la violence de la guerre qu'elle poursuit et exacerbe. Lénine est réinstallé dans sa position d'homme historique (qu'il avait, si vous ne le saviez pas un peu délaissé dans la mouture précédente) mais pour être mis en équivalence avec Staline, l'éternel et indéboulonnable big boss des gros méchants du programme de 3e. Avec Adolf, évidemment, (mais peut être que bientôt on nous dire que celui ci était mieux parce qu'il a construit des autoroutes). Il faut établir une nette continuité de l'un à l'autre. Cela peut être pertinent historiographiquement et conforme à une critique saine de la révolution russe, mais ce qui pose beaucoup plus problème quand on associe à Lénine l'ensemble du mouvement révolutionnaire et qu'on réduit ce dernier à la geste sanguinaire, violente, des Bolchéviks parce que "quand même, hein, Lénine, il dit qu'il faut prendre toutes leurs propriétés aux bourgeois et et qu'en plus hein, il faut les tuer hein, il le dit ça hein..je l'invente pas...il est violent Lénine" (rereresic). Porter atteinte à la propriété privée est mis à équivalence stricte avec le meurtre de masse. CQFD. La révolution c'est violent, donc c'est mal. La salle est alors soufflée par la puissance de l'argument.

Notons le calamiteux répertoire d'analyse qu'un bon élève de 3e tiendrait à peine de la part d'une personne censément rompue à la lecture d'ouvrages historiques récents, agrégée d'histoire pour la titraille. Notons l'anticommunisme primaire qui flirte sous ces assertions puériles bien qu' à la rigueur, chacun a le droit d'avoir ses opinions. Notons le déni évident de réalité de la part de quelqu'un qui n'est pas censé être un publiciste du Point ou de l'Express raisonnant avec des vulgates imbéciles et des poncifs éculés mais quelqu'un qui, s'il ne fait pas oeuvre d'historien, doit quand même en adopter l'éthique. Une personne, s'adressant non pas à des novices mais à des professeurs diplômés d'histoire, qui pourtant omet de rappeler que les bolchéviks n'étaient certainement pas des enfants de choeur mais des révolutionnaires dans un contexte de guerre, ce qui peut, il est vrai, permettre d'envisager la violence comme une solution politique mais parmi d'autres, comme la persuasion, la propagande, la prise de contrôle ou la manipulation, ce en quoi ils ont su exceller. Oublier que les Bolchéviks parvenus au pouvoir par un coup d'Etat ont pour volonté d'asseoir leur légitimité et installer le socialisme en donnant au peuple russe ce qu'il attendait en premier: la paix immédiate avec l'Allemagne et l'Autriche-Hongrie, ( et ce, au prix d'une perte territoriale énorme ) ce qui introduit tout de même une légère distorsion dans le prétendu continuum de violences. Et que s'ils se sont retrouvés immédiatement happés dans les méandres hasardeux d'une guerre civile, occasion manifeste du déploiement de violences aussi diverses qu'inexcusables et de cette monstruosité politique qu'est le communisme de guerre, ce n'était pas non plus entièrement de leur faute puisque dans une guerre, même civile, il faut aussi des adversaires endossant leur lot de responsabilités. Mais les causalités vous savez, quand il est question d'édifier dans la morale (la bonne de préférence), ce n'est pas si utile...

Dès lors encore plus facile de mettre sur un plan identique totalitarisme nazi et totalitarisme soviétique, un classique plus si neuf, et ce quand bien même la recherche historiographique récente a tendu à relativiser l'intérêt de la notion de totalitarisme et les limites intellectuelles de cette comparaison.

Vous pensiez que ceux qui dirigent, forment et encadrent les profs étaient des gens dont le devoir était de servir de courroie de transmission avec d'une part l'institution et d'autre part le fruit de la recherche universitaire vers laquelle ils devaient honnêtement aiguillonner les ouailles dans un principe d'honnêteté intellectuelle et d'indépendance idéologique qui sied au fonctionnaire d'Etat ?
Et bien non, ce sont les rouages les plus serviles de l'Institution, précisément parce qu'ils ont tant avalé toutes les couleuvres du monde pour arriver là où ils sont qu'ils en ont perdu tout goût pour toute distinction intellectuelle un tant soit peu neutre ou du moins, tendant à l'objectivité. Pour eux le savoir est avant tout un outil de pouvoir, pour arriver en haut et pour faire le tri parmi la clientèle en bas. Peu importe l'orientation politique et idéologique, à gauche sous la gauche, à droite sous la droite, ils suivent les effets de modes car c'est là où se trouve le bâton merdeux qui leur donne la becquée et auquel ils s'agrippent quand le navire tangue. Leur carrière, leur fonction sont une démonstration implacable de leur cynisme, les contraires absolus de leur discours, de moins en moins hypocrite du reste, l'inverse enfin de ce qu'est le métier de prof : créer et susciter précisément l'utopie du savoir désintéressé.

On va prendre une deuxième pause finalement...

jeudi 8 mars 2012

Histoire : un vieux fond de droite (1)

Il est temps pour toi, lecteur, que se lève, pudiquement et partiellement le voile sur mon activité sociale. Au cas où certains l'ignoreraient encore. Ne sois pas effrayé. N'aie crainte. Il faut voir la réalité en face en cette période de crise.
J'appartiens à cette noble profession enseignante. De la variété secondaire, catégorie historienne et géographe.

Pourquoi cette précision a fortiori inutile s'étonneront certains ? Car j'en ai besoin pour amener le coeur de mon sujet.

Vous n'êtes pas sans savoir que l'enseignant travaille avec des programmes officiels. Que ces programmes sont périodiquement changés, modifiés. Par qui ? Même pour les membres de la caste, en tout cas si on y porte un intérêt peu soutenu comme c'est mon cas, cela reste assez obscur. L'on se doute que tout ceci se déroule dans quelques chambres et anti-chambres du ministère où se côtoient, s'influent, discutent différentes catégories de fonctionnaires, politiques, universitaires bien implantées, inspecteurs, représentants de groupe de pression...tous acteurs d'une forme de marchandage et d'une négociation qui vise en gros à changer sans bouleverser, à concéder sans trop...

Les programmes sont l'oeuvre d'un consensus nous dit-on. Ca se voit, notamment dans leur caractère quelque peu incohérent qui rejaillit parfois, pour ne pas dire souvent. Force est de constater que ce consensus, concernant l'Histoire, matière ultrasensible aux basculements et sensibilités politiques s'il en est, penche salement à droite. Mais après 10 ans au moins au pouvoir, 15 si l'on fait abstraction de la parenthèse gauche plurielle, quelque part on pouvait quand même s'en douter.

Or voici que nous arrivons au terme des changements des programmes du collège et que dès l'an prochain la métamorphose finale aura lieu avec la mue des programmes de 3e.
La classe de 3e est sensible. Pour deux raisons. Déjà, c'est une classe à examen. Vous me direz le brevet des collèges oui, bon...mais quand même. Premier examen. National. Important. Symbolique surtout.
Et puis la 3e c'est l'année du XXe siècle. Et qui dit XXe siècle dit enjeux mémoriels importantissimes. Les guerres, la Révolution, la Shoah, la décolonisation...tout le bordel là. Tout cet arrière-fond qui nous meut, nous agite, nous interpelle, revient à nous cycliquement, sert de points d'appui moral, de référence, d'usage politique, de mémoire des hommes, des femmes aussi, demandez à Axelle Raide qui ne s'est pas encore remise de la chute du mur de Berlin. Il est important que le courant passe cette année là, voyez vous.

Aussi cette classe revêt-elle un enjeu un peu supérieur aux autres classes du collège. Les sensibilités seront plus nettes d'autant que si l'Histoire n'est jamais neutre c'est encore moins vrai quand on se situe à des époques où la patine mémorielle interfère largement encore avec les nécessités de la science historique.


Je vais pas vous faire une analyse critique détaillée. Si la globalité des programmes vous intéresse, vous les trouverez assez facilement sur le net. Mais je vous mets un lien, histoire que vous pensiez pas que je raconte des conneries.

Progrès
. C'est avec cette idée forte qu'on ouvre le bal. En tout cas c'est avec insistance qu'on nous l'a proposé. Curieux n'est-ce pas ? On vous place en 1914. Dans votre imaginaire c'est plutôt les noirs nuages des orages balkaniques qui s'apprêtent à éclater dans la chaleur écrasante des moissons de la douce France rurale, encore naïve de ce qui l'attend. Angoisse. Et puis là tout d'un coup on vous place une éclaircie. On focalise sur le coin de ciel bleu parce qu'il faut quand même rappeler que le XXe siècle "fut un formidable siècle de progrès scientifiques, technologiques, techniques, industriels, économiques ". Oui, certes. A quel prix, ce sera l'objet de la suite. D'un point de vue intellectuel, il peut sembler certes intéressant d'envisager les choses sous un autre angle. Après tout disait Fernand Braudel, "la guerre n'est pas sans plus la contre-civilisation" et comme le dit Madame René, qui est un peu la Braudel du commun, "à toutes choses malheur est bon". Mais il y a quelque chose d'un peu pervers à scruter des grandes lignes progressistes dans un siècle qui fût quand même celui d'une certaine régression mais qui fut surtout la démonstration éclatante de la non-linéarité de l'Histoire : le siècle des ruptures, des fragilités, des remises en cause et des doutes. Aussi pour rester positif, concentrons nous (c'est un impératif) sur les progrès de la médecine. Oui, bon... Outre les barrières didactiques énormes qu'il existe pour faire passer une telle vision large à des gamins dont la conscience du temps et de l'Histoire est bien faible, on se demande s'il n'est pas un poil naïf de vouloir compenser la noirceur à venir par l'entretien, fut-il fugace, d'une étoile brillante d'espoir dans la masse de la nuit noire et du chaos. Naïveté ou calcul ? Car ne s'agit-il pas plutôt de renouer avec quelque positivisme triomphant, un scientisme échevelé et décomplexé, une idée du progrès absolu vers lequel tendrait l'humanité guidée par quelques êtres éclairés que l'on trouve, c'est une chance, du bon côté (le Nord) de la Méditerranée ? Bon là, j'exagère peut être un brin.

La suite de ce premier point éclaire sans doute bien mieux les intentions des concepteurs. Du moins d'une partie d'entre eux. Car le siècle numéro 20 ce doit être celui du triomphe du capitalisme, entre le 2e et le 3e âge de la révolution industrielle, celle du passage de l'âge du pétrole à celui du nucléaire en gros.

"On étudie, dans un contexte de croissance en longue durée, les mutations technologiques du système de production et l’évolution de l’entreprise, du capitalisme familial au capitalisme financier."


Comme il est un peu abstrait de parler de système idéologique et d'économie politique avec des gamins de 15 ans, concentrons nous sur les aspects concrets de la chose et regardons avec enthousiasme l'acteur qu'on nous présente majeur de ce grand mouvement : l'Entreprise. De l'histoire de l'Entreprise ; directement issue du Medef qu'elle est cette idée.
Nous voici donc chargés d'étudier une entreprise tout au long du XXe siècle avec ses évolutions, ses pratiques, ses stratégies et ses transformations. Rien de trop long quand même, faut pas exagérer. L'Entreprise, nouvel apparent indépassable de l'Histoire. On avait les Etats, les Empires, les cités, on avait les sociétés, les classes sociales, les puissances, les déclins, les pauvres, les riches, les rois, les nobles, le Tiers-Etat, les seigneurs, les serfs...nous avons l'Entreprise. Ce mot d'ailleurs Entreprise. Ce n'est plus l'usine, l'atelier, la manufacture, la boîte, le travail, le taf, le turbin... Des lieux incarnés, identifiables visuellement, qui ont un passé, un présent et peut être un avenir. Non, c'est l'Entreprise, un truc complètement abstrait, froid et atemporel. Presque un concept philosophique. Il y avait le Politique, l'Economie d'Aristote. On a découvert un inédit, l'Entreprise. Ca sonne comme un dépliant du Medef sur papier glacé. C'est propre, beau, c'est une machine bien huilée, bien ordonnée, motrice de l'Histoire. Et derrière l'Entreprise bien sûr, pointe l'Entrepreneur, figure merveilleuse des héros du Capitalisme. Immuable dans sa mutabilité. Permanence des familles, des marques. Grandeur des nouvelles féodalités industrielles. L'Entreprise, un facteur du progrès (la masculin c'est mieux quand on parle de mouvement de l'Histoire non ?) qui n'aurait pas d'acceptions, des formes, des finalités et des usages si différents que réduire le tout à un concept-clé en est absurde, qui aurait le mérite d'incarner dans une unité formelle, quasi-organique, une idée dans le réel et dont, bien sûr, "l'entrepreneur" est le légitime usufruitier des bénéfices. Sa plasticité formelle aux tribulations de l'Histoire, son unité conceptuelle, ferait de "l'Entreprise" un acteur décisif et parlà même un fantastique objet d'étude tant sa transcendance résisterait aux puissantes lames de fond qui emportent les corps faibles de la société. L'Entreprise, le capitalisme (c'est pareil au cas où vous l'auriez pas compris) sont ainsi fait. Un même esprit pour des formes différentes. Une permanence absolue, au dessus des lois de l'Histoire.


Et voilà donc qu'on nous prend un exemple, pour bien nous expliquer Citroën tiens, oui Citroën, le mécanicien devenu bagnoleur, qui a profité du développement industriel de la guerre, un géant de l'automobile.... Passionnant. Non et puis Citroën, vous comprenez, par rapport à Ford (antisémite notoire) ou à Renault (collabo patenté) il est "moins chargé historiquement, il a moins de casseroles" (sic l'inspectrice). Toute honte bue cette phrase fut prononcée par notre supérieur hiérarchique. Il ne s'agit pas d'être sceptique. A peine un peu critique, mais sur la forme (oui oui vous pourrez parlez de Renault et du IIIe Reich), et pas trop pour pas rendre les choses trop complexes, en tout cas, certainement pas sur le fond conceptuel, ça "c'est le politique qui décide" (sic) et "le débat a déjà eu lieu, vous avez été consultés (?!?) on n'est pas là pour l'avoir" (resic). Fermez le ban. Fermez-la plutôt. Et appliquez, fonctionnaires!

On ajoute à cela pour faire bonne figure, et pour ne pas brusquer, une étude du phénomène de l'immigration au XXe siècle. Allégeons un peu. Après les décideurs, la main d'oeuvre. L'angle migratoire semble moins polémique que l'angle de la classe ouvrière. Et puis parler de l'émigration peut à la rigueur permettre le souffle d'une indignation acceptable à la mesure de la charge émotionnelle que porte immanquablement ce phénomène humain, surtout quand on l'envisage comme ce qu'elle est, un mouvement "naturel" de l'Histoire. Envisager par contre le mouvement ouvrier est plus gênant surtout si l'on fait écho au conflit du Travail contre le Capital triomphant. Il ne s'agit pas d'opposer l'un à l'autre dans ce que je dis. Il s'agit de dire que parler de l'un sans l'autre, c'est mentir quand on prétend étudier "l'évolution de la
structure de la population active". Etudier un phénomène sur la durée est cependant intéressant. En 2 h de temps c'est déjà plus dur mais passons... Peut être pourrons nous toutefois tiquer un peu quand on agrémente la présentation d'un commentaire oral foireux sur le fait "que le système économique a eu besoin d'immigrés et n'en a plus besoin" (sic). Je ne voudrais pas toutefois surinterpréter ce que mon esprit a peut être mal compris. Mais avec cette ambiance qui fleure bon les arrières salles des congrès UMP, on peut s'attendre à tout.

Vous pensiez donc que les profs étaient dirigés par des gens qui tenaient leur matière en haute estime, étaient prêts à la défendre bec et ongles, aptes à ne pas transiger sur ses dignes méthodes et sur ses pratiques fondées, épris de mesure, de probité, capable de visions nuancées et plurielles, et amoureux de l'honnêteté intellectuelle ? Vous vous trompez. Ce sont des arrivistes, des vendus, des marchands de tapis prêt à vendre et à acheter n'importe quoi à n'importe qui pourvu que ça rentre dans la grande machine de leur carrière.

Alors maintenant on commence à comprendre ce que l'on veut nous amener à faire dire ? Allez souffler un coup, c'est pas fini, c'est à suivre...

mercredi 7 mars 2012

Les murs gagnent toujours

Oui voilà, ça y est, ça me reprend. Même toi tu te dis "ça y est, ça la reprend", d'ailleurs. Les murs, moi ça me travaille. Il y a de la déformation professionnelle là dessous bien sûr, je ne peux le nier.
Et ce n'est pas cette campagne électorale qui me détournera de mes hobbies habituels. Je sais pas vous mais moi, personnellement, je suis nihiliste. D'abord parce que je suis une fan du Big Lebowski, certes, mais parce que le néant politique qui règne depuis un certain temps (ça se compte en années me semble-t-il) ne peut que me renvoyer à ça. Bref, je m’intéresse davantage aux petites histoires, aux mini, micro, macro-échelles et j'en apprends plus qu'en écoutant nos présidentiables. L'infini petit en dit encore et toujours tant sur l'infiniment grand.
Et s'il y a bien quelque chose dont on est sûrs, question infinitude, c'est bien la connerie humaine. Enstein avait une excellente citation à ce propos. Cherchez sur Google, démerdez vous un peu bon sang!

Donc: l'Homme c'est quoi? Une bestiole poilue qui - pour faire court hein - s'est mise debout, a inventé le feu, la roue, les murs puis s'est épilé le poil en se cachant derrière ses murs. Et voilà la créature aboutie!
Du mur de Berlin au Mur des Lamentations, que de grandes réalisations! Au service de causes plus ou moins discutables.
Symptôme de notre époque, même l'interface d'un grand réseau social (que je ne citerai pas, et où je vais d'ailleurs très peu) s'appelle un...mur. J'aurais pas vu ça en premier niveau symbole de vie sociale, mais bon, pourquoi pas!

Alors bon, bref, voilà le background, comme disent ceux qui aiment bien faire les intéressants avec des mots anglais.

Il y a de cela quelques mois, nous avions parlé des murs de clôture qui ceinturent les espaces privés en laissant les espaces publics exsangues, borgnes, secs.
Eh bien, de plus en plus on voit des mairies abattre des arbres pour ne pas abîmer les murs de clôture qui ont poussé derrière. Il y a eu quelques précédents de propriétaires ayant porté plainte donc nous voilà en train de tomber dans un excès total. Peur d'être traînés en justice pour les uns, peur d'être vus et cambriolés pour les autres, le mur prend de l'importance, non plus seulement visuellement, mais juridiquement. Il devient prépondérant sur tout.

Le mur a gagné, par KO, implacablement.

Si certains pays du Nord ont déjà dépassé ce stade, force est de constater qu'ici, nous en sommes loin.
On ne se contente plus de tolérer, on sclérose activement. Et avec les compliments de la maison encore! Chacun se retranche derrière cette illusion de sécurité et c'est de plus en plus la peur qui façonne la ville.
Nous avons les espaces publics qu'on mérite et tout y est dit finalement.
Je parle bien sûrs des petits espaces publics, urbains, périurbains, ruraux, plus ou moins délaissés et subis par les communes. Carrés enherbés dérisoires et autres voies secondaires inertes.
Enfin, pendant qu'on parle, des parpaings montent et des arbres tombent; il nous faudra une fois de plus des décennies de retard sur d'autres pays pour réaliser et agir.

Le paysage français n'a pas fini de manger son pain noir et le lien social se fera encore longtemps derrière les murs de parpaings et sur les murs virtuels. Même l'art s'y invite de plus en plus, y trouvant là un support abondant.
Décidément, on n'est vraiment pas mûrs pour une nouvelle donne.

Breaking the wall

Hollande avait l'air lui-même surpris par son audace. Et même un peu paniqué. Du coup il a bafouillé, s’est emmêlé les pinceaux avec les gros chiffres. Je ne lui jette pas la pierre. Au delà d'un certain montant tout devient virtuel. D'ailleurs, il faudrait quantifier ce seuil de virtualisation des sommes... Si on se penche sur la question, je sais qu'on va nous dire que c'est relatif et complexe mais ça m'intéresserait d'avoir une moyenne. Bref. Un million par mois, ça me semblait, en effet, beaucoup mais ça ne me choquait même pas. On entend tellement de choses, ma bonne dame. Puis il a rectifié. Ce sera donc un million par an. Je vois à peine la différence. Je suis un peu con? Peut-être mais ça ne me parle pas, c'est ça que je veux dire.

Et le chiffre de 75%? J'avais compris qu'on prenait 75% sur l'ensemble mais on m'a expliqué que c'était 75% de ce qui dépassait ledit million et que finalement ils s'en sortaient bien, les riches. Comme je ne suis pas un spécialiste, je le crois volontiers et, les calculs faits, il me semble que je pourrais, moi qui ne gagne pas tant, m'en contenter largement. Oui bon, moi je ne les mérite pas ces sommes, alors qu'eux les méritent. Surtout les footballeurs. Vous comprenez, carrière courte, efforts inhumains, espoir pour plein de gens. Je comprends. Ils donnent du rêve à des tas de pauvres. De l'évasion (sans jeu de mots) après une semaine à trimer ou à se morfondre dans la morosité grise d'une cité quelconque à attendre que la croissance reprenne. Ils représentent aussi le rêve de familles entières qui se persuadent que leur rejeton sera Zidane ou ne sera pas. L’ascenseur social, voilà ce qu'ils incarnent. Donc les taxer, c'est pas juste. Ce sont d'anciens pauvres. Même multi-milliardaires, on les considèrera toujours comme des prolos. Regardez l'équipe de France en Afrique du Sud. D'accord, pas bon exemple. C'est le seul moment où personne n'a pensé qu'ils méritaient leur fric. La plupart du temps on nous vend qu'ils se sont enrichis par leur talent. Partis de rien. Ce sont des exemples. Des exemples certes, mais quand je vois ce que gagne Ribéry...

Et puis vous voulez quoi à la fin? Que le championnat français ressemble à la D2 de l'Azerbaïdjan? Non, bien sûr, personne ne veut ça. Tas de gens, si vous voulez que Marseille remporte un jour la Champions League et vous rende fiers de votre ville et de votre pays, laissez les riches s'enrichir tranquilles. Si vous les emmerdez, vous resterez entre losers dans un pays de losers. Ils vont se barrer. T'as compris où est ton intérêt maintenant? Et les autres millionnaires? Pareil ils vont se barrer avec leurs millions et ils te laisseront pauvre dans un pays de pauvres. Impudiques, amoraux... mais riches. Un pays qui se vide de ses euros est un corps qui se vide de son sang. T'as compris la métaphore?

 L’hémorragie, déjà commencée va se poursuivre. Le corps exsangue de la France sera jeté en pâture aux vautours de la finance et s'en sera terminé de nous et de notre modèle. Le corps, vieille rengaine. Déjà sur l'Aventin, Menenius Agrippa empapaoutait la plèbe en colère en lui faisant le coup du corps social. La Fontaine a immortalisé cette fable des membres et de l'estomac. Depuis la fable a été affinée. Messire Gaster est devenu le sang. Le sang qui circule, qui irrigue et qui fait vivre le corps. Moins passif, en apparence, moins gourmand. La réalité reste la même. Et surtout le sang c'est plus vivant et plus précieux qu'une brique, vous en conviendrez... La plèbe a l'époque a écouté et, nous dit la légende, s'est laissé convaincre. L'Histoire, elle, nous raconte qu'ils ne sont pas descendus de leur colline pour des prunes et qu'ils ont arraché des concessions énormes et que le rapport de force a été durablement installé avec les patriciens. Les Anciens s'y connaissaient en matière de rhétorique et ne se laissaient pas embringuer par la première image venue.

Cette métaphore sanguinolente contraste aussi avec la métaphore classique du mur. La résistance des riches à cracher leur magot était appelée "mur de l'argent". Le passage du mur au sang n'est pas neutre et on comprend aisément que le glissement sémantique a été bien pesé. Le mur c'est un obstacle, infranchissable, dur et intangible comme le Réel. La liberté, la marge de manœuvre, à quoi se réduit-elle entre quatre murs? On peut répondre qu'on a toujours la liberté de se fracasser le crâne contre le mur mais on voit vite la faiblesse de l'argument. Et le P.S en a pris son parti en 1983.

Peut-être, d'ailleurs, que les deux images ne sont que des points de vue contradictoires. Là où la gauche voit un obstacle, la droite voit une denrée vitale qu'il faut préserver. Toujours est-il que si c'est l'image de l'hémorragie qui s'impose aujourd'hui, cela veut dire qu'on a merdé quelque part et qu'idéologiquement on a été dominé. L'économie c'est pas sorcier hein... Moi aussi j'ai joué à Sim City... J'ai même trouvé le moyen d'opérer une révolution fiscale et tout ça sans bouger de chez moi.

mardi 6 mars 2012

Ravalejant...


Si la rue est le cordon ombilical qui relie l’homme à la société, à quelle étrange société me relient les rues du Raval ?

Point de compte rendu sur les convulsions d’une Espagne en crise aujourd’hui. Car si le Raval, mon quartier,  est un des cœurs vivants de la ville, il n’en reste moins un village à part, qui suit ses propres règles et qui de toute façon vit dans la précarité et la débrouille depuis des siècles. La situation politique s’en nourrit, apporte sa petite touche d’actualité au quartier, mais ne le change jamais complètement. Les manifs l’effleurent, prennent les grands boulevards tangents, mais ne le traversent jamais.

Le Raval c’est l’ancien Barrio Chino, que les français on découvert avec le journal d’un voleur de Genet, le récit de  ses années passées à mendier, tapiner, voler et, parfois, assassiner. Ça pose le cadre. Quartier portuaire méditerranéen, pas si différent du quartier espagnol napolitain ou du panier marseillais, il grouillait des bordels pour les marins, matelots, et pour la Navy US en permission. Pour les bourgeois barcelonais aussi, qui profitaient de leur descente dans la vieille ville pour aller au théâtre de l’Opéra et, à la sortie, enfiler quelque passage obscur qui les amènerait vers des plaisirs coupables.

Le théâtre de l’Opéra a été remplacé depuis par les grandes installations que la Marie a édifié : Musée d’Art Contemporain, Centre de culture contemporaine, fac d’Histoire, de Journalisme, on a tenté tous les sacrifices budgétaires pour en faire un quartier comme il faut. Le mois dernier, en pleine crise et avec 5 ans de retard on inaugurait d’ailleurs une énorme et flamboyante cinémathèque, juste à côté d’un haut lieu de la prostitution, ce qui permettra d’originales soirées à combo Bergman/Putes. Car peu importe les efforts déployés, le Raval reste et restera l’endroit où la ville vient s’encanailler.  

Que reste-t-il et, surtout, qui reste-t-il de l’ancien Barrio Chino ?

Les gitanes, par exemples. Et je dis bien des gitanes, au féminin. Des gitanes catalanes d’ailleurs, probablement les seules dans toute la ville à parler, par je ne sais quel hasard, le catalan. Une branche des gitans roussillonnais ? En tout cas, elles se déplacent, en meute, le soir, à la tombée de la nuit, avec les gosses, et aucun homme en vue. L’époque dorée du trafic d’héroïne des années 80 semble bien révolue. Ils se sont fait doubler, sur le marché juteux des drogues fun du XXIe siècle par le marocains et les pakistanais. Du coup, je suppose que, pendant la journée, les hommes partent faire leurs affaires quelque part en périphérie. Je ne les entends que rarement, très tard la nuit, en semaine, venir jouer la guitare et taper des mains sous ma fenêtre.

Les pakistanais sont devenus les vrais boss du quartier. Une communauté de 20 000 personnes, il paraît, qui peut se permettre d’imposer certaines exigences aux pouvoirs publics. Ils contrôlent tout, les épiceries, les boutiques de téléphonie mobile, les magasins de fruits et légumes (ces trois commerces, dans mon pâté de maison, sont connectés par leurs arrières boutiques), les cafés internet et taxi phones, la vente clandestine mais massive de cannettes de bière dans la rue, et celle, plus confidentielle, de hachich, cocaïne et MDMA. Une communauté de toute évidence soudée et hiérarchisée : je crève d’envie qu’une étude sociologique dévoile les critères qui président à la répartition de tâches. Comment décide-t-on qui va passer la nuit dans le froid, un pack de cannettes à la main, à haranguer des fêtards bourrés, et qui passera ses journées au chaud dans des magasins ?  Mais autant rêver, on ne saura jamais, il s’agit de la communauté la plus hermétique et perchée que je connaisse, avec leur regard au-delà du bien et du mal, qui semble avoir atteint un vérité sereine que nous, pauvres occidentaux attrapés dans la roue du désir, on ne saurait comprendre.

En comparaison, les marocains ne sont pas bien nombreux. La plupart ont choisi ou, plutôt, ont fini dans les villes de l’arrière pays catalan. Ou alors en Banlieue. Dans le raval, pendant que les pères de famille partent travailler dans les quelques entreprises du bâtiment qui restent encore, et que les mères amènent les enfants à l’école, les adolescents désœuvrés rodent. Certains sont devenus d’excellents pick pockets. Les habitants du quartier jugeons avec un mélange d’indignation, admiration et indifférence leur savoir faire. Indifférence car l’écrasante majorité de leurs victimes sont des touristes étrangers, éméchés de préférence. Ce qui, quelque part,   réveille en nous un petit sentiment de supériorité hispanique, face à ces nordiques pas débrouillards qui sont assez bêtes pour se faire voler. Évidemment, c’est beaucoup moins drôle quand le fêtard éméché à qui ça arrive c’est vous-même. À la sortie des boîtes, on ne manque pas d’apercevoir au loin les groupes de pick pockets qui, tels des lionnes cachées dans la savane, attendent patiemment qu’une gazelle bourrée s’éloigne solitaire de la meute. Les videurs à l’entrée regardent d’ailleurs faire, et lancent même des paris sur le maillon le plus faible du groupe. Ils ont déjà assez de mal à surveiller ceux qui travaillent à l’intérieur, et en particulier dans les Dark Rooms, où l’excitation peut vous faire oublier que cette main qui s’égare dans vos pantalons n’est pas vraiment à la recherche de votre virilité. Du coup, on apprend à faire gaffe. Un peu d’eau sur le visage avant de quitter les lieux, surtout si on rentre seul, et on sort à l’extérieur en tentant d’avoir, au moins pendant quelques minutes, l’air le plus sobre et digne possible.

Quant aux latinos, il sont restés aux frontières même du Raval et ont colonisé Poble Sec, l’autre quartier populaire qui s’étend, sur les flancs de Montjuïc, de l’autre côté de cette frontière qu’est la grande Avenue Paral.lel. On est loin aujourd’hui de cette avenue où les grandes usines alternaient avec les théâtres de vaudeville et de variété et où le Radical Lerroux, l’empereur du Paral.lel, haranguait les ouvriers pour qu’ils aillent brûler les couvents, mais surtout pas les usines de ses amis industriels. Il reste néanmoins quelques enseignes célèbres, et deux ou trois nouvelles boîtes à la pointe de la branchitude barcelonaise.  En vrais petits satellites profitant de cet effet d’appel, les latinos ont ouvert une multitude de bars low cost où, par les miracles de l’économie postmoderne, une bière coûte un euro.  Ce n’est évidemment pas le comble du glamour, mais ils ont au moins de grandes terrasses ouvertes jusqu’à pas d’heure, avec vue imprenable sur la circulation très dense de l’avenue. Les latinos contrôlent enfin les quelques restaurants clandestins ouverts toute la nuit. Si à quatre heures du matin vous êtes pris d’une fringale insoutenable, et que vous savez à quels rideaux métalliques frapper (avec insistance, sinon on vous entend pas), on finira par vous ouvrir et vous faire rentrer dans un univers improbable, où les fêtards, pris de cette faim chimique que provoque toute substance stupéfiante, côtoient les policiers, les éboueurs, les infirmiers, les actrices de peep show et tous ces métiers nocturnes qui ont droit, eux aussi, à vouloir se faire une bonne petite paella à la sortie du boulot.

Les putes sont en pleine phase de restructuration. Assises sur un vide légal, leur géographie est fluctuante. Si la prostitution est autorisée, les hôtels de passe, eux, ont du fermer les portes sous l’ancienne Mairie. Ce qui a provoqué, et on félicite la clairvoyance des socialistes, la consommation dans la rue. Jusqu’à la publication de ces photos qui ont choqué une Espagne de plus en plus consciente de sa tijuanisation, où l’on voyait des putes en plein acte sexuel juste à côté des Ramblas et dans le célèbre marché de la Boqueria. Depuis, et au gré des humeurs du responsable de la police, elles jouent au chat et à la souris avec les forces de l’ordre, qui leur demandent simplement de ne pas trop s’afficher sur les endroits les plus emblématiques. L’influence la plus notable qu’a sur ma vie le fait de vivre près de deux ou trois rues phares de la prostitution, est à chercher dans les supermarchés que nous partageons. Déjà, en règle général, le côté le moins sympa de vivre dans un quartier comme le Raval c’est que les supermarchés sont pourraves. Vraiment. Et quand on remarque que tous les produits de beauté et d’hygiène sont sous clé, et qu’il faut aller demander à la caisse qu’on vous ouvre le placard des gels et des shampoings, on regrette vivement les beaux rayons des supermarchés des beaux quartiers.

Les pédés reviennent vers leur habitat naturel. Ils étaient une figure incontournable de l’ancien Barrio Chino, intimement liés à la pègre, qu’ils contrôlaient en partie, en particulier les cabarets et les bordels. Il était en effet plus facile de monter dans la hiérarchie pour un prostitué mâle que pour une femme, ne serait-ce que pour une question de force physique. Avec la sortie collective du placard, ils ont déserté les ruelles sombres et honteuses du Raval et émigré vers les grands boulevards lumineux de l’Eixample, assoiffés de dignité, dans une quête compréhensible de respectabilité. Ils y ont ouvert des dizaines de bars au design épuré où siroter des cosmopolitan. Mais le design épuré, les cocktails et la respectabilité, c’est chiant, on commence à s’en apercevoir. Retour donc à la case départ. C’est ici que ça se passe désormais, et les bars pour pédés fleurissent à nouveau, avec une esthétique (et des prix) bar de quartier qui se détache volontairement de ce qu’on fait plus en amont. Et quand le bar ferme, il y a souvent un appartement ouvert quelque part. Et c’est toujours une surprise. On peut finir dans un appartement « patera » (du nom des petites barques qu’utilisent les immigrés pour traverser le détroit), où s’entassent au rez-de-chaussée plusieurs pédés désœuvrés qui vivent de leurs petites magouilles. Ou alors sur une belle terrasse d’un appart design. En effet, le milieu est encore (pour combien de temps ?) un endroit de brassage social. À l’exception de quelques situations assez stéréotypées (le vieux et le jeune, par exemple), l’argent et le statut social jouent un rôle secondaire dans la séduction homosexuelle, bien plus axée sur la simple beauté physique. Car pour l’instant, nous n’avons pas à prouver que l’on sera en mesure d’offrir un cadre stable au futur enfant…

J’en oublie beaucoup. Je pourrais parler des flamboyants adolescents philippins qui dansent dans la cour du Musée d’Art Moderne, comme dans un clip MTV. Des junkies que l’ont voit sortir de la salle de shoot que la mairie a ouvert dans les Drassanes, les chantiers navals médiévaux qui ont construit les caravalles. On s’habitue à tout, sauf à ça. Des squats autogérés et universités populaires indignées qui fleurissent aussi, avec leurs terrains vagues transformés en potagers écolos. Des étudiants, des artistes, des disquaires, des libraires, des friperies, des troquantes, des pseudo antiquaires…  la liste est presque infinie. Tout comme l'amour que je porte à ces quelques kilomètres carrés.